Mon innocence est ma forteresse

Marquis de Montcalm (1712- 1759).

mercredi 13 octobre 2010

Les nouveaux missionnaires


Dimanche 10 octobre 2010 avait lieu à Belgrade un évènement historique. Pour la troisième fois en neuf ans, une Gay pride était organisée dans la capitale de la Serbie: un millier de personnes ont défilé en ville, protégées par 5000 policiers anti-émeutes. En face, entre 5 et 6000 contre-manifestants s'étaient rassemblés dans le centre-ville pour protester contre l'organisation de la parade homosexuelle avec pour mot d'ordre "la défense de la famille". Si cette manifestation fut pacifique, le cortège gay a dès le début été pris pour cible par une foule qui s'était formée à son approche, et la parade a rapidement tourné à l'émeute. Après l'intervention de blindés et d'hélicoptères pour mettre fin aux troubles, on dénombrait 150 blessés, dont 124 policiers et 250 interpellations. Les émeutiers se sont également attaqués à des passants, des bus, des magasins, au siège de la télévision RTS et à des symboles de l'État: le siège du Parti démocratique (DS), au pouvoir, a été incendié, ainsi que celui du Parti socialiste (SPS), uni au DS dans une coalition... Les dégâts s'élèvent à un million d'euros.

Ces violences ne sont pas nouvelles, et les Serbes ont un lourd passif en matière de manifestations gays. En 2001, un an après la chute du régime de Milosevic, des associations homosexuelles militantes avaient cru le moment opportun pour organiser une Gay Pride à Belgrade, mais le défilé avait été dispersé à coups de poings et de matraques par des hooligans désoeuvrés devant une police impuissante - de fait, beaucoup de policiers couraient eux aussi après les manifestants... En 2009, les groupes gays voulaient rééditer l'opération, mais la municipalité de la capitale fut contrainte d'interdire tout rassemblement devant le risque d'une nouvelle émeute. Cette année, la Gay pride a enfin pu se tenir, malgré l'hostilité populaire qui n'a pas faibli ; l'homosexualité est en effet très mal perçue en terre slave, et la Serbie n'échappe pas à la règle. Le profil des contre-manifestants de Belgrade ? Des hooligans plus ou moins politisés et déchaînés à l'idée de rentrer dans le tas, des agitateurs récupérés par toutes sortes de milices nationalistes, des voyous venus de la campagne, mais aussi beaucoup de petites gens de la capitale, sorties de chez elles avec leurs icônes pour les exhiber dans les rues au passage de la Gay pride, et des collectifs de citoyens, inquiets à l'idée de voir Belgrade devenir une nouvelle Amsterdam. Dans ce pays intrinsèquement identitaire, où 80 % de la population est croyante orthodoxe, les revendications gays sont considérées comme l'expression de comportements immoraux venus de l'Occident. Alors, à l'instar du très intransigeant métropolite bulgare Nikolaï, ils s'écrient: "l'intégration européenne nous impose des manifestations de débauche dans nos villes !"

De fait, l'Union européenne a jouée un rôle spectaculaire dans l'organisation de cette Gay pride. Défilait en tête de la manifestation le chef de la délégation de la Commission européenne en Serbie, le Français Vincent Degert, accompagné de l'ambassadeur des Pays-Bas, du vice-ambassadeur d'Allemagne, du représentant spécial du secrétaire général du Conseil de l'Europe Constantin Yerocostopoulos et de représentants des ambassades d'Espagne, du Royaume-Uni et de Suède. Cette présence diplomatique impressionnante était la conséquence d'un long travail mené en amont par Bruxelles: en 2008, peu après l'indépendance de la province du Kosovo, les dirigeants serbes furent achetés par les envoyés de la Commission, via des ambassades occidentales à Belgrade. Il s'agissait d'empêcher la prise du pouvoir par les nationalistes, sortis vainqueurs des élections, en forgeant une coalition artificielle entre le parti de centre-gauche DS et les anciens communistes du SPS, en échange de la promesse d'une adhésion à l'Union européenne. Cette promesse était soumise à deux principales conditions: l'abandon du Kosovo (parrainé par une partie des membres de l'Union et les États-Unis) et la reconnaissance des fameux "droits fondamentaux", dont ceux revendiqués par les lobbies homosexuels. Le gouvernement serbe a donc rempli sa part du contrat, d'abord en décrétant en septembre dernier que le Kosovo n'était plus un obstacle aux négociations d'adhésion, puis en aidant à la tenue d'une Gay pride à Belgrade. Le président Boris Tadic n'étant pas fou au point de commettre un suicide électoral en y participant, il y a délégué son ministre aux Droits de l'homme, ce qui n'a pas empêché le siège de son mouvement d'être logiquement pris pour cible par les émeutiers.
Ce parti-pris sans équivoque de la diplomatie européenne n'est pas sans poser des questions. Officiellement, l'adhésion d'un pays à l'UE est conditionné par les "critères de Copenhague", lesquels sont muets en ce qui concerne les revendications homosexuelles. Faut-il en conclure qu'il existe des critères officieux ? Que l'agenda homosexuel radical est le même que celui de l'Union, comme en témoigne l'étonnant Congrès transgenre d'Oslo de mai 2009, où les représentants de la Commission affirmèrent que la cause LGBT était une priorité ? En tout cas, le soutien de Bruxelles à un militantisme gay affiché et agressif apparaît clair. Nikolaï Allekseev, auteur du blog Paris-Moscou, ne dissimule d'ailleurs pas les véritables objectifs des lobbies gays: "la question n’est pas tant dans l’idée de marcher avec des drapeaux arc-en-ciel. Ce qui compte, c’est surtout la prochaine étape. Maintenant les militants Serbes ont beaucoup de travail à faire pour capitaliser sur cet événement et faire des avancées concrètes." Par avancées concrètes, il faut comprendre mariage et adoption homosexuels, des dispositions juridiques qui sont pourtant loin d'être partagées par la totalité des 27 membres de l'Union européenne, pour l'instant en tout cas.

L'ingérence occidentale en faveur des droits des homosexuels peut paraître légitime, mais également irresponsable, car elle suscite des réactions violentes. En tant que métropole balkanique au large rayonnement culturel , Belgrade, ville stratégique, a été sacrifiée au profit d'un intérêt militant. Pour certains observateurs, malgré tout, cette controverse a du bon. Ainsi, Alexandre Lévy, journaliste du Monde en poste à Sofia, se félicité sur son blog de l'attitude très professionnelle de la police serbe, qui a veillé au bon déroulement de la manifestation : "Ce jour-là, la police a choisi son camp -non pas celui des manifestants de la Gay pride - mais celui d'un État de droit en route vers l'Union européenne." Un avis partagé par Ivica Dacic, le vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur serbe: "Les policiers serbes ont fait leur boulot indépendamment de ce qu'ils pensaient de la tenue de la Gay pride à Belgrade."

Les Serbes peuvent espérer dépoussiérer la mauvaise image qui colle à leur pays. Est-ce une raison pour cautionner les amalgames de la presse européenne et des envoyés de l'Union, qui ont ainsi mis dans le même sac les bandes de hooligans et les individus qui ne partagent pas les opinions des lobbies gays ? Le journal de référence serbe Politika a d'ailleurs parfaitement joué le jeu, en accusant le "collectif des familles orthodoxes" de s'en prendre gratuitement aux homosexuels: "En quoi ce millier de personnes est-il responsable de la baisse de la natalité dans notre pays ?" - sans préciser que les organisateurs de la contre-manifestation pacifique réclamaient surtout un soutien de l'État serbe à une meilleure politique familiale. Il est facile de s'abriter derrière l'épouvantail de l'extrémisme, alors que le baudet intégriste a souvent été provoqué ou exaspéré par notre propre politique.

Certes l'État serbe sort vainqueur de cette confrontation avec la rue. Et certes la libre expression des libertés individuelles sont un signe de bonne sante pour la démocratie. Mais l'image de l'Union européenne est écorchée dans ce pays. Plus largement, on peut se demander pourquoi Bruxelles tient tant à la question LGBT, plutôt que de se concentrer sur d'autres problèmes. C'est ce que déplorait l'Église orthodoxe serbe, qui a publié la veille de la Gay pride un communiqué très mesuré: il désapprouvait la manifestation tout en condamnant toute forme de violence. L'Église estimait également que le sujet homosexuel avait été imposé à la société au détriment d'enjeux plus urgents.

On ne saurait être plus d'accord avec l'Église serbe. La priorité de la Serbie ne sont pas les Gay rights, mais la corruption qui paralyse toutes les infrastructures du pays. On l'a vu, cette corruption ne gêne pas l'Union européenne tant qu'elle n'est pas utilisée contre elle ; mais puisque la Serbie a "vocation" à intégrer l'Europe, il faudra bien que ce virus soit éradiqué un jour. Se pose aussi la question de l'intégrité territoriale de la Serbie, mise à mal par la déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo en 2008, même si cette question est en passe d'être réglée sur le plan du droit international, et par les velléités d'autonomie de la province du Sandjak, cette région du Sud peuplée en majorité de musulmans, qui pourrait bien suivre l'exemple de la province voisine, appuyée par les diplomates américains. Que dit l'Union à ce sujet ? Et puisque Bruxelles se dit si soucieuse des droits fondamentaux, elle devrait examiner plus en détail la situation du droit de propriété en Serbie: depuis la prise du pouvoir par les communistes en Yougoslavie en 1945, des milliers d'habitations, de terrains, de bâtiments ont été confisqué par l'État, au nom de l'idéologie du Peuple. Aujourd'hui, alors que tous les pays de l'ancienne Europe de l'Est et de l'ex-Yougoslavie se sont engagés à restituer les biens spoliés par le communisme, la Serbie refuse toujours d'indemniser les descendants des anciens propriétaires - sans doute pour la raison assez simple que les dirigeants serbes sont presque tous issus de l'ancienne oligarchie. Enfin, le drame des minorités demeure non-résolu. Plus de 300 000 Serbes chassés de Croatie en 1995 ne peuvent toujours pas rentrer dans leurs foyers. Au mépris des Critères de Copenhague, la Bible des nouveaux missionnaires européens.

lundi 11 octobre 2010

La Turquie peut-elle devenir membre de l'Union européenne ?




«Ce qu’on ne croyait pas nécessaire, on en a parfois affaire. » Proverbe turc


Le débat sur une adhésion turque soulève des questions essentielles que l'Europe a souvent esquivées ou ignorées. Conjuguées pêle-mêle aux inquiétudes d'un élargissement excessif de l'Union, à l'appréhension de l'islam et aux doutes concernant la finalité de la construction de l'espace commun, elles posent fondamentalement le probème de ce qui est ou n'est pas européen. La Turquie peut-elle être un membre de l'Union européenne ? Sur le papier, l'adhésion s'impose comme une issue inévitable, mais sur le terrain, les lignes changent, et rien n'est réglé quant au fond.

Un processus apparemment irrévesible


La Turquie est engagée de longue date dans les pourparlers avec l’Europe. Dès 1951, elle intègre l'OTAN, l'alliance militaire qui maintient tous les pays occidentaux sous tutelle américaine contre l'URSS. En 1959, c'est la première demande d’adhésion turque à la CEE. En 1964 est signé l'accord d’Ankara, qui intègre la Turquie dans une union douanière avec la CEE. L’adhésion de la Turquie à l'espace européen est dès lors un objectif constant. Le dépôt formel de candidature a lieu en 1987. En 2004, un an près une réforme constitutionnelle qui met fin au contrôle des militaires sur la vie publique, la Turquie est déclarée satisfaire « pleinement » aux critères de Copenhague, qui conditionnent les adhésions à l'UE. Depuis le début des négociations officielles en octobre 2005, 13 chapitres du Pacte communautaire sur 35 ont été ouverts, dont 10 entre 2005 et 2008. Le 27 septembre 2006, le Parlement européen adopte le rapport Eurlings, qui consacre le caractère irréversible des négociations d’adhésion avec la Turquie: "Les négociations visent à faire de la Turquie un membre de l'Union européenne". A noter que depuis 2005, le parti AKP, dirigé par le Premier ministre turc Recep Tayipp Erdogan, au pouvoir en Turquie depuis 2002, siège au Parlement comme membre observateur du PPE (groupe de centre-droit): l'AKP, décrit par le géopoliticien Yves Lacoste comme étant un parti islamiste "pour le moment modéré", est parfois qualifié par la presse de « parti démocrate-musulman », pour tenter de l'associer aux partis démocrates-chrétiens européens.

Dans les négociations, la Turquie peut compter des appuis fidèles: les cercles décisionnaires de Bruxelles et le Royaume-Uni. Le président de la Commission José Manuel Barroso a été très clair lors de sa visite au Parlement turc à Ankara en avril 2008 : « Notre objectif est que la Turquie devienne un membre à part entière de l’UE ». Même son de cloche en juillet 2010 du côté du commissaire à l’élargissement Stefan Füle et du Haut-représentant Catherine Ashton : « nous réaffirmons la perspective d’une entrée de l’UE dans la Turquie ». Face à ce parti-pris des instances supérieures, la France lutte pied à pied pour faire ralentir le processus. La diplomatie française a en effet reçu des consignes claires de l'Elysée et est la seule en Europe a être ouvertement hostile à une adhésion de la Turquie. Elle joue notamment sur la question de Chypre, dont la partie Nord est occupée par l'armée turque, mais se heurte aux efforts conjugués des Britanniques, des Polonais et des Espagnols, tous inféodés aux Américains et donc favorables à Ankara. La présidence espagnole de l'Union, qui s'est achevée le 30 juin dernier, a ainsi tordu toutes les procédures pour ouvrir dans l'urgence "son" chapitre du processus d'adhésion, le 13e à ce jour. La position française a été un temps appuyée par l'Allemagne, une partie de la CDU, l'Union chrétienne-démocrate au pouvoir à Berlin, étant contre. Sauf que voilà, le gouvernement allemand est une coalition, et que les partenaires de la CDU, le parti libéral FDP, est très favorable à une entrée de la Turquie au sein de l'Union. Et le ministre des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, est justement du FDP... Ajoutez à cela le poids de l'immigration turque en Allemagne (2,5 millions de personnes), et vous aurez compris que le Bundestag ne s'opposera certainement pas à la poursuite des négociations. La France se retrouve donc isolée sur la scène européenne, tandis qu'elle souffre d'une lourde contradiction: si d'un côté, l'opinion publique et le président Sarkozy sont constament opposés à l'idée d'une adhésion turque, les élites françaises sont toujours acquises aux arguments développés par l'ancien Premier ministre Michel Rocard dans son livre Oui à la Turquie. De toute manière, comment la diplomatie française, ralliée à l'OTAN sur ordre de l'Elysée, peut-elle sérieusement s'opposer à ce membre si important de l'Alliance atlantique qu'est Ankara ?

Ankara, où s'est justement rendu le 27 juillet 2010 le Premier ministre britannique David Cameron pour sa première visite officielle. Il y a exprimé sa « colère » face aux oppositions françaises et allemandes au processus d'adhésion, et a fait le rapprochement entre le Royaume-Uni exclu par De Gaulle de la CEE et la Turquie actuelle: "nous savons ce que c'est d'être exclu du club, mais nous savons aussi que ces choses peuvent changer". En effet, les Britanniques sont opposés depuis le début à une Europe intégrée culturelle et politique. Et une entrée de la Turquie rendrait l'UE ingouvernable et détruirait toute envie de fédéralisme. Le soutien britannique est aujourd'hui à nuancer, compte tenu de l'influence du lobby pro-israélien au sein de l'équipe conservatrice, en la personne du Foreign minister William Hague. A Londres, à Tel Aviv et même à Washington, on se méfie soudain de cette Turquie qui laisse des navires partir pour forcer le blocus de Gaza, à l'instar de Ken Weinstein, de l'Hudson Institute: « le Bosphore divise plus qu'il ne lie ».

Pourquoi ce basculement dans les camps anglo-saxon et israéliens ? Parce que Ankara a décidé de s'éloigner de ses anciens titulaires. Certes l’adhésion de la Turquie semble irréversible, mais ce processus est mis à mal par les récents bouleversements géopolitiques turcs.

La nouvelle politique étrangère turque

Pendant la Guerre froide, la Turquie, alliée de l'OTAN face à l'URSS, alliée d’Israël face au monde arabe, était un élément-clé dans le dispositif américain. Le régime militaire turc écrasait un pouvoir politique faible en échange de son alignement occidental et de sa relation privilégiée avec l'Etat d'Israël. Les généraux avaient également carte blanche pour réprimer violemment la rébellion séparatiste kurde, incarnée par le PKK, la Parti des Travailleurs du Kurdistan, mouvement terroriste d'inspiration marxiste soutenu par les Soviétiques et les Syriens. Après la chute du Bloc de l'Est, le rôle stratégique de la Turquie s'est accru pour les Américains dans les années 1990: Ankara avait pour mission de soutenir Israël dans un Moyen-Orient de plus en plus instable, d'empêcher la formation d'une Europe politique indépendante en intégrant l'Union européenne et de semer le trouble dans la sphère d'influence russe en inflitrant les Balkans, via le soutien aux musulmans de Bosnie et du Kosovo, et le Caucase. Mais la guerre d’Irak de 2003 est venue bouleverser cet ordre des choses. L'aide américaine en faveur du Kurdistan a horrifié l’état-major turc, qui a soudain apporté son soutien aux islamistes de l'AKP pour faire l'unité du pays et s’est rapproché de la Syrie et de l’Iran. Le Parlement d'Ankara, islamistes et laïques pro-armée confondus, s'est donc opposé au survol de son espace aérien par les Américans. C'était la première fois que la Turquie disait "non" à Washington et que l'armée turque s'en remettait au pouvoir civil: une stratégie lourde de conséquences ; aujourd’hui émancipés des militaires , les dirigeants actuels renouent avec la politique islamique de l’empire ottoman. La Turquie a sacrifié ses relations avec Israël (crise diplomatique larvée depuis 2006, ouverte suite au raid israélien contre la flottille de Gaza, en mai 2010) au profit du leadership de l’espace politique islamique du Moyen-Orient. La popularité des Turcs dans les opinions arabes grandit, et le ministre AKP des Affaires étrangères, le brillant Ahmet Davutoglu, fait à présent figure de grand parrain des peuples musulmans, du Maroc jusqu'en Arabie Saoudite, comme à l'époque de la splendeur de l'Empire ottoman.


Ankara est passé du statut de « sentinelle de l’Occident » à celui d’acteur indépendant sur la scène internationale. La Turquie d’Erdogan recentre la géopolitique turque sur son espace traditionnel : le Proche-Orient et les républiques musulmanes d’ex-URSS. Elle se pose en rival-partenaire de l’Iran (les échanges turco-iraniens ont dépassé 10 milliards de dollars en 2009, la Turquie ne vote pas les sanctions de l'ONU sur le nucléaire iranien... Toutefois, elle se substitue à l'Iran en tant que leader du monde islamique). Elle conserve cependant son rôle dans l’OTAN et entend bien intégrer l’Union européenne, dans le but de ne se fermer aucune voie. La Turquie sait que 90 % de ses investissements étrangers proviennent de l'Ouest du Bosphore, mais son intégration sera celle d'une puissance régionale et multipolaire. Pas question pour les Turcs d'être les assistés de l'Union, et s'ils décident d'être les futurs fédérateurs des musulmans du continent, ils sont assurés d'entrer dans la place en position de force.

Une question de sens


Plus qu’un éventuel élargissement, une adhésion de la Turquie pose la question de la construction européenne et surtout de la vocation de l’Union européenne. Car tandis que le Premier ministre Erdogan renoue avec sa civilisation, l’Union européenne de Barroso est toujours très partagée sur la sienne. En effet, si on considère l’UE comme une union intégrée, sociale et donc culturelle, l’adhésion turque pose la question frontale de l’opposition entre le christianisme et l’islam, une dimension évoquée aussi bien par les partisans que par les opposants d’une intégration. Les uns évoquent le danger de l'islamisme et mettent en valeur l'identité judéo-chrétienne européenne, mais ils se gardent bien de définir les contours géographiques et spirituelles de l'Europe culturelle dont ils se réclament. Les autres veulent conjurer le Choc des civilisations en intégrant une démocratie musulmane dans une Europe qui ne serait donc pas un "club chrétien". Le discours communautaire, qui soulève le débat des racines spirituelles de l’Europe, se heurte à la conception universaliste de l'UE et à la logique européiste de l'élargissement maximum. C'est ici que nous retrouvons Michel Rocard: la célébrité déchue du socialisme français partage avec les élites de Bruxelles l'idée d'une "Europe monde", qui pourrait s'étendre jusqu'à l'infini ; un vaste ensemble régi par des lois communes en matière de droits fondamentaux et d'économie, un grand marché supranational faiseur de paix. Il y a donc conflit entre différentes logiques. Le débat de fond survivra-t-il cependant aux impératifs géostratégiques et économiques ? Car la Turquie est une voie d'accès primordiale pour les hydrocarbures et elle représente une économie dynamique. Si la situation énergétique s'aggrave, son adhésion pourrait devenir une simple formalité...

La logique européenne à l’épreuve


Le débat sur l'héritage chrétien de l'Europe risque donc fort d'être à nouveau étouffé. Peut-il en être autrement étant donné que l'Union européenne ne fait mention d'aucune spécificité religieuse ? La laïcité est d'ailleurs un argument repris par les partisans de l'adhésion turque, surtout du côté français, qui rappellent à juste titre que la Turquie est depuis 1924 un État très officiellement laïque, et que cela n'empêche donc pas son entrée dans l'Europe. Ce qu'ils ignorent, c'est que la laïcité turque n'est pas la séparation du politique et du religieux: lorsque le général Mustapha Kemal s'est emparé du pouvoir, il s'est inspiré du Concordat napoléonien pour établir un système dans lequel la mosquée est contrôlée par l'État. Et si des générations de femmes n'ont pas porté le voile islamique, l'enseignement religieux a été rétabli dans les années 1950, ainsi que l'appel public à la prière. Quant à la minorité chrétienne, elle a été lentement exterminée par les autorités, qui s'appuyaient sur le nationalisme kémaliste. Toutefois, l'islam politique était strictement encadré et réprimé par les généraux turcs, qui étaient les garants de la laïcité. Le dernier putsch militaire, celui de 1980, a justement fait inscrire dans la Constitution le rôle de l'armée comme rempart laïque. Mais les temps ont changé, et c'est à présent la mosquée, à travers le Premier ministre Erdogan qui contrôle l'État. Comme nous l'avons vu plus haut, c'est l'armée qui a remis l'islamisme au centre de la vie publique en 2003, pour être ensuite neutralisée par sa créature. Jouant sur la naïveté de Bruxelles, le parti AKP a vite compris que sa doctrine pouvait s'imposer à condition de ne pas dire son nom et de rester tourner vers l'Europe. Les réformes de 2003 et 2010, menées par Erdogan au nom de la démocratie et des Droits de l'homme, ont ainsi méthodiquement détruit les prérogatives de l'appareil miliaire laïque. Les hauts magistrats, issus de l'administration kémaliste, n'ont désormais plus le pouvoir d'interdire un parti politique pour activités antilaïques, et l'état-major est devenu un organe consultatif. Depuis février 2010, quarante officiers supérieurs sont en prison à Istanbul pour avoir tenté de renverser le gouvernement. Le journaliste Patrice de Plukett écrivait en mars 2010: "Voilà un dilemme pour Bruxelles. Que faire à M. Erdogan ? L’applaudir, ou le gronder ? Il démilitarise : c’est bien. Il islamise : c’est mal. Plus la Turquie se dit européenne, plus l’Europe se gratte la tête."

La Turquie est à nos portes. Elle frappe avec toute la puissance de sa civilisation retrouvée. Pendant ce temps, les Européens continuent à ignorer des faits pourtant têtus et à regarder béatement le jeu du monde se faire sans eux.

samedi 11 septembre 2010

Les pompiers pyromanes

Le monde respire: il vient d'échapper à la Troisième guerre mondiale. Le suspense aura duré une petite semaine et tenu en haleine des millions d'individus sur toute la surface de la Terre, mais la paix l'a emporté. Nous sommes saufs.
Au fait, que s'est-il passé ? Quel est l'élément qui nous a menacé d'anéantissement ? Une invasion chinoise sur l'Europe ? Un putsch nucléaire à Moscou ? Une faillite généralisée des systèmes bancaires ? Absolument pas ; ce qui a fait basculer le monde pendant un moment, c'est une modeste communauté pentecôtiste de cinquante personnes basée à Gainesville, en Floride: le Dove World Outreach Center. Planté devant le hangar surmonté d'une croix qui lui sert d'église, les moustaches broussailleuses et le regard d'acier, son pasteur Terry Jones ressemble comme deux gouttes au prêcheur autoproclamé de la ville de Tombstone dans le mythique film de John Ford, My darling Clementine: un rude bonhomme qui lit la Bible avec détermination sur un amas de poutres pour toute église. Sur le blog de sa paroisse, le révérend Jones annonce fin juillet son intention de se livrer à un autodafé de Coran le 11 septembre, en souvenir des tristement célèbres attentats perpétrés il y a neuf ans. L'islam, dit-il, est une invention du diable. Puis, l'homme crée un groupe Facebook intitulé Burn a Koran Day, qui a aussitôt fait le plein d'amis virtuels. Les médias américains se précipitent: le Washingotn Post, CNN, la BBC, Time Magazine... Le pasteur Jones et sa minuscule communauté deviennent en quelques jours le centre de toutes les attentions de la Planète. Parce qu'un individu parle de brûler le Coran, plus de 13 000 articles sont publiés sur Internet et 34 millions de messages le concernant circulent sur le Web ! Résultat, la nouvelle se propage vite au Moyen-Orient et en Asie, où des manifestants s'en prennent aux symboles américains (et du coup, chrétiens, car dans l'esprit des islamistes, les indiens et pakistanais catholiques évangélisés par St Thomas au Ier siècle sont forcément des suppôts de Washington) en Iran, en Afghanistan, au Pakistan, en Inde. Barack Obama s'affole, car le général des forces armées US à Kaboul pointe le risque d'un embrasement religieux de la région. Le Vatican lui-même se fend d'un communiqué appelant, le pasteur moustachu réformé à revenir à la raison... L'affaire devient internationale. Finalement, Terry Jones annonce à la dernière minute devant les caméras qu'il ne brûlera aucun exemplaire du livre sacré des Musulmans. Fin de la course à la montre.

Les médias peuvent se glorifier d'une belle performance. Ou comment faire vendre les frasques du gourou d'une petite secte au monde entier. C'est que nous sommes actuellement dans une période pauvre en nouvelles fraîches, située habituellement au début de l'automne, ce que les médias anglo-saxons nomment la silly season. L'histoire du pasteur est donc une aubaine pour le marketing médiatique, car aux Etats-Unis, the show must go on !

Cet épisode arrive aussi au moment où les tensions sont vives de l'autre côté de l'Atlantique. A l'approche des élections de mi-mandat, les Mid-terms, qui renouvellent une partie des sièges du Congrès, le ton monte. Le président Barack Obama, par sa politique de compromis et son hésitation, a beaucoup déçu dans son camp, tandis que son progressisme affiché a suscité un véritable soulèvement conservateur: la mouvance des Tea Party, sorte de magma populiste mélangeant des libertariens, des républicains, des indépendants et des extrémistes de droite, qui se réclame des valeurs profondes de l'Amérique contre le gouvernement fédéral, gagne en audience de manière spectaculaire, soutenu par les médias conservateurs, dont la très peu nuancée chaîne Fox News. Or, les passions se radicalisent depuis l'affaire dite de la mosquée de Ground Zero: non loin du site des attentats du 11 septembre, un entrepreneur originaire du Moyen-Orient a obtenu l'autorisation de construire un centre culturel islamique. Tandis que le président Obama s'est félicité de ce qu'il voit comme un signe de réconciliation, la majorité des Américains perçoit ce projet comme une provocation pure et simple. Derrière les arguments en faveur de la mémoire des victimes et contre la confusion des genres, la xénophobie anti-islam se déchaîne. Ajoutez à cela le fait que 20 % des Américains ont des doutes sur l'appartenance religieuse du président (un canular lancé par l'équipe de Hillary Clinton pendant les primaires de 2008 l'a présenté comme musulman... Depuis, la rumeur est tenace dans les milieux conservteurs) et qu'on observe une inquiétude croissante de la population vis-à-vis de l'islam radical. Le 5 novembre 2009, le commandant Malik Nadal Hassan, officier de l'US Army en poste à Fort Hood, au Texas, a déclanché une fusillade au cri de "Allah est grand", tuant 13 personnes. Un incident qui avait choqué le pays entier.

Les Etats-Unis ont une vieille tradition de tolérance religieuse, qui s'explique par les fondements protestants puritains du pays, les dissenters calvinistes du Royaume-Uni débarquant au XVIIe siècle pour fonder une nouvelle terre promise où ils pourraient exercer leur culte en toute liberté. Paradoxe: cela n'a pas empêché les Américains d'être longtemps très hostiles au développement du catholicisme, car les élites White Anglo Saxon Protestants pensaient leur pays comme une patrie exclusivement réformée. Au début du XXe siècle, la sécularisation de l'Amérique urbaine, qui a culminé avec le règne de l'argent-roi des années 30, a relativisé cet héritage identitaire chrétien en mettant en avant la diversité des croyances et la neutralité de l'Etat. De nos jours encore, les Etats-Unis sont tiraillés entre le réflexe de se penser en pays protestant et la volonté de noyer les différentes religions dans un culte officiel, la Civil Religion, qui met tout le monde d'accord: la devise In God we trust a été ainsi faite pour consacrer un syncrétisme patriotique. Peu importe ce que vous croyez, l'essentiel est que vous croyez en quelque chose. La force du pays étant de réussir à brasser large pour faire tenir l'unité du melting pot. La réplique du film We were soldiers de Randall Wallace est significative ; devant ses soldats prêts à partir au Viet-nam, le colonel Moore leur lance: "Chacun choisit le nom qu'il donne au Ciel... Mormons, Juifs, Quakers: vous êtes tous Américains !" Le Dieu commun à tous, c'est la bannière étoilée.
Aujourd'hui, ce syncrétisme est mis à mal par la peur de la confrontation de l'islam et les doutes identitaires des Américains. Bien que la religion musulmane soit archi-minoritaire aux Etats-Unis, les évènements du Moyen-Orient et surtout d'Europe inquiètent les Américains, qui parlent de plus en plus d'une islamisation du Vieux continent. En mars 2009, Fox News a réalisé un reportage à Bruxelles, montrant une ville où certains musulmans réclament l'application de la Charia. Une situation qui se vérifie sur le terrain au Royaume-Uni, en Scandinavie et aux Pays-Bas, les aires d'influence américaine en Europe que Washington suit de près. Le fantasme d'une instauration de la loi coranique aux Etats-Unis conforte l'opinion publique dans sa perception conflictuelle de l'islam. De plus, la sécularisation de l'Amérique et la crainte des WASP d'être marginalisés par le catholicisme hispanique, sur fond de théorie du clash des civilisations, pousse une partie du courant conservateur, dont le Tea Party Movment est une sorte d'excroissance, à revenir aux sources de l'héritage identitaire protestant. De son côté, le lobby pro-israélien attise à sa manière la discrode en vérifiant que le schéma simpliste Occident judéochrétien vs Monde musulman (y compris l'Iran) est toujours présent dans les esprits.

L'Oncle Sam a-t-il déclaré la guerre à l'islam ? Ce n'est pas le cas, ou alors il faudrait que les Américains sortent de l'ambiguïté. Car si le ton se fait dur aux Etats-Unis, la politique étrangère américaine, elle, n'a jamais cessé de promouvoir les formes de l'islam radical dans le monde. Washington soutient toujours l'Arabie Saoudite, berceau d'Al-Qaïda, et ne semble pas décidé à retirer son appui aux régimes qui, confrontés à une contestation islamiste, favorisent paradoxalement l'islamisme pour des raisons politiques (Algérie, Yémen et surtout Pakistan). La Maison-Blanche a suscité la création de deux Etats musulmans au coeur de l'Europe, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo, en ayant parfaitement connaissance des conséquences géopolitiques, culturelles, religieuses. L'adhésion de la Turquie dans l'Union européenne est égalemment une vieille lune américaine, dont l'objectif est de protéger Israël contre le monde arabe musulman, très irrité par la politique de l'Etat hébreu (bénie par les Etats-Unis). Enfin, le multiculturalisme tel que Barack Obama l'a promu lors de son célèbre discours à l'université du Caire, dopé par le poids de la globalisation anglo-saxonne, contribue à susciter l'emergence d'un islam politique en Europe.


Si on observe ce panorama, il est donc très étrange d'assister à la montée d'une défiance de l'islam aux Etats-Unis. A moins que les pyromanes d'hier ne se soient changés dans l'urgence en pompiers. A moins que le but final est de faire grandir un islam archaïque pour le rallier de force à la globalisation et le noyer dans le Coca.