
De fait, l'Union européenne a jouée un rôle spectaculaire dans l'organisation de cette Gay pride. Défilait en tête de la manifestation le chef de la délégation de la Commission européenne en Serbie, le Français Vincent Degert, accompagné de l'ambassadeur des Pays-Bas, du vice-ambassadeur d'Allemagne, du représentant spécial du secrétaire général du Conseil de l'Europe Constantin Yerocostopoulos et de représentants des ambassades d'Espagne, du Royaume-Uni et de Suède. Cette présence diplomatique impressionnante était la conséquence d'un long travail mené en amont par Bruxelles: en 2008, peu après l'indépendance de la province du Kosovo, les dirigeants serbes furent achetés par les envoyés de la Commission, via des ambassades occidentales à Belgrade. Il s'agissait d'empêcher la prise du pouvoir par les nationalistes, sortis vainqueurs des élections, en forgeant une coalition artificielle entre le parti de centre-gauche DS et les anciens communistes du SPS, en échange de la promesse d'une adhésion à l'Union européenne. Cette promesse était soumise à deux principales conditions: l'abandon du Kosovo (parrainé par une partie des membres de l'Union et les États-Unis) et la reconnaissance des fameux "droits fondamentaux", dont ceux revendiqués par les lobbies homosexuels. Le gouvernement serbe a donc rempli sa part du contrat, d'abord en décrétant en septembre dernier que le Kosovo n'était plus un obstacle aux négociations d'adhésion, puis en aidant à la tenue d'une Gay pride à Belgrade. Le président Boris Tadic n'étant pas fou au point de commettre un suicide électoral en y participant, il y a délégué son ministre aux Droits de l'homme, ce qui n'a pas empêché le siège de son mouvement d'être logiquement pris pour cible par les émeutiers.
Ce parti-pris sans équivoque de la diplomatie européenne n'est pas sans poser des questions. Officiellement, l'adhésion d'un pays à l'UE est conditionné par les "critères de Copenhague", lesquels sont muets en ce qui concerne les revendications homosexuelles. Faut-il en conclure qu'il existe des critères officieux ? Que l'agenda homosexuel radical est le même que celui de l'Union, comme en témoigne l'étonnant Congrès transgenre d'Oslo de mai 2009, où les représentants de la Commission affirmèrent que la cause LGBT était une priorité ? En tout cas, le soutien de Bruxelles à un militantisme gay affiché et agressif apparaît clair. Nikolaï Allekseev, auteur du blog Paris-Moscou, ne dissimule d'ailleurs pas les véritables objectifs des lobbies gays: "la question n’est pas tant dans l’idée de marcher avec des drapeaux arc-en-ciel. Ce qui compte, c’est surtout la prochaine étape. Maintenant les militants Serbes ont beaucoup de travail à faire pour capitaliser sur cet événement et faire des avancées concrètes." Par avancées concrètes, il faut comprendre mariage et adoption homosexuels, des dispositions juridiques qui sont pourtant loin d'être partagées par la totalité des 27 membres de l'Union européenne, pour l'instant en tout cas.
L'ingérence occidentale en faveur des droits des homosexuels peut paraître légitime, mais également irresponsable, car elle suscite des réactions violentes. En tant que métropole balkanique au large rayonnement culturel , Belgrade, ville stratégique, a été sacrifiée au profit d'un intérêt militant. Pour certains observateurs, malgré tout, cette controverse a du bon. Ainsi, Alexandre Lévy, journaliste du Monde en poste à Sofia, se félicité sur son blog de l'attitude très professionnelle de la police serbe, qui a veillé au bon déroulement de la manifestation : "Ce jour-là, la police a choisi son camp -non pas celui des manifestants de la Gay pride - mais celui d'un État de droit en route vers l'Union européenne." Un avis partagé par Ivica Dacic, le vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur serbe: "Les policiers serbes ont fait leur boulot indépendamment de ce qu'ils pensaient de la tenue de la Gay pride à Belgrade."
Certes l'État serbe sort vainqueur de cette confrontation avec la rue. Et certes la libre expression des libertés individuelles sont un signe de bonne sante pour la démocratie. Mais l'image de l'Union européenne est écorchée dans ce pays. Plus largement, on peut se demander pourquoi Bruxelles tient tant à la question LGBT, plutôt que de se concentrer sur d'autres problèmes. C'est ce que déplorait l'Église orthodoxe serbe, qui a publié la veille de la Gay pride un communiqué très mesuré: il désapprouvait la manifestation tout en condamnant toute forme de violence. L'Église estimait également que le sujet homosexuel avait été imposé à la société au détriment d'enjeux plus urgents.
On ne saurait être plus d'accord avec l'Église serbe. La priorité de la Serbie ne sont pas les Gay rights, mais la corruption qui paralyse toutes les infrastructures du pays. On l'a vu, cette corruption ne gêne pas l'Union européenne tant qu'elle n'est pas utilisée contre elle ; mais puisque la Serbie a "vocation" à intégrer l'Europe, il faudra bien que ce virus soit éradiqué un jour. Se pose aussi la question de l'intégrité territoriale de la Serbie, mise à mal par la déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo en 2008, même si cette question est en passe d'être réglée sur le plan du droit international, et par les velléités d'autonomie de la province du Sandjak, cette région du Sud peuplée en majorité de musulmans, qui pourrait bien suivre l'exemple de la province voisine, appuyée par les diplomates américains. Que dit l'Union à ce sujet ? Et puisque Bruxelles se dit si soucieuse des droits fondamentaux, elle devrait examiner plus en détail la situation du droit de propriété en Serbie: depuis la prise du pouvoir par les communistes en Yougoslavie en 1945, des milliers d'habitations, de terrains, de bâtiments ont été confisqué par l'État, au nom de l'idéologie du Peuple. Aujourd'hui, alors que tous les pays de l'ancienne Europe de l'Est et de l'ex-Yougoslavie se sont engagés à restituer les biens spoliés par le communisme, la Serbie refuse toujours d'indemniser les descendants des anciens propriétaires - sans doute pour la raison assez simple que les dirigeants serbes sont presque tous issus de l'ancienne oligarchie. Enfin, le drame des minorités demeure non-résolu. Plus de 300 000 Serbes chassés de Croatie en 1995 ne peuvent toujours pas rentrer dans leurs foyers. Au mépris des Critères de Copenhague, la Bible des nouveaux missionnaires européens.





