dimanche 9 janvier 2011
Le Marquis migre !
Vous y trouverez des articles de fond sur la politique, l'actualité internationale et les affaires religieuses.
Fidèlement votre,
jeudi 28 octobre 2010
La guerre perdue de Moscou

Lors de l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, la République de Tchétchénie avait proclamé son indépendance, sous la houlette de son président, l'ancien général de l'Armée rouge Djokhar Doudaïev. Le gouvernement russe envoya aussitôt des troupes reprendre le contrôle du pays, pour deux raisons majeures: d'une part, il s'agissait de faire respecter l'autorité de Moscou jusqu'à Grozny et d'autre part, il était vital d'assurer l'unité de la région. En effet, de nombreuses républiques voisines auraient été tentées de suivre l'exemple de la Tchétchénie, provoquant l'écroulement du Caucase, véritable château de cartes patiemment construit par la Russie depuis le XIXe siècle. Enfin, le maintien du contrôle russe sur les hydrocarbures de la zone nécéssitait une intervention musclée. Devant une résistance imprévue, Moscou battit en retraite, pour revenir en force en 1994, à la faveur d'affrontements entre les différents clans tchétchènes. La capitale fut rasée et prise d'assaut par les chars russes, provoquant d'immenses pertes civiles et militaires. Tandis que des flots de réfugiés envahissaient les républiques voisines, l'armée dépêchée par le Kremlin était impuissante à vaincre la guérilla. Doudaïev fut abattu en 1996, mais devant l'ampleur du désastre, la Russie, exsangue et paralysée par une situation postcommuniste catastrophique, accepta de jetter l'éponge. Un accord de paix fut conclu en 1997, qui accordait une large autonomie à la Tchétchénie, rebaptisée République islamique d'Itchkérie.
Ce nom officiel est significatif d'une tournure prise par la guerre. La population tchétchène est de culture musulmane, mais traditionnellement portée sur un culte modéré. Au départ, la rébellion séparatiste n'est pas religieuse, puis, avec l'arrivée massive de volontaires islamistes venus du monde entier pour participer à la Guerre sainte contre les Russes, l'enjeu du conflit change. Au fur et à mesure que les islamistes, menés entre autres par Chamil Bassaïev, prennent le contrôle de la guérilla, l'objectif de la rébellion devient l'instauration d'un califat islamique dans le Caucase, et non plus l'indépendance de la Tchétchénie. Le Kremlin s'affole alors de la contagion qui pourrait toucher l'ensemble des musulmans de la région et du Sud de la Russie. A noter que les Tchétchènes sont alors soutenus financièrement par l'Arabie saoudite, qui envoie sur place des militants wahhabites ; comme en Bosnie et plus tard au Kosovo, la CIA participe à la manœuvre et appuie sans scrupules les islamistes. Avec la complicité des réseaux claniques et mafieux locaux, ces derniers se distinguent dans des attentats et des prises d'otage sanglantes, comme celle en 1995 de l'hôpital de Boudennovsk, situé à plus de 150km de la Tchétchénie, en plein cœur de la Russie. La mobilité des terroristes jusque sur le territoire russe et la menace qu'ils font peser sur l'équilibre du Caucase persuadent Moscou d'en finir. En octobre 1999, prenant pour prétexte de gigantesques attentats qui ont endeuillées plusieurs villes russes, le président Vladimir Poutine déclenche la seconde guerre de Tchétchénie, dite "opération antiterroriste". Le Kremlin ne peut plus reculer, et Poutine fait preuve d'une fermeté très démonstrative, pour galvaniser l'opinion russe: "Nous irons les buter jusque dans les chiottes." Grozny tombe en février 2000, mais le conflit se poursuit contre la rébellion islamiste.
Poutine rétablit rapidement l'autorité de Moscou sur tout le territoire. Les officiers russes changent de tactique en reprenant les méthodes qui avaient réussi en Afghanistan, avec l'emploi d'hélicoptères et de forces spéciales. L'armée enregistre des succès certains contre la guérilla, mais commet d'innombrables violations des droits de l'homme. Se développe alors en Europe une forte propagande antirusse, alimentée par les réfugiés tchétchènes, la presse et les ONG internationales: la figure d'une Tchétchénie martyrisée par l'impitoyable Russie est méthodiquement construite dans l'opinion occidentale, qui oublie un peu vite les atrocités commises par les rebelles islamistes. Le choc du 11 septembre 2001 réduit les protestations internationales, alors que les Américains, soudain confrontés au terrorisme d'Al-Qaïda, cessent brusquement leur ingérence en Tchétchénie. L'évènement est d'abord une aubaine pour la Russie, qui voit sa guerre être légitimée, mais il est à double-tranchant, car les réseaux islamistes internationaux en profitent pour accroître leur influence dans le Caucase. Les Russes sont progressivement aux prises avec une insurrection aux ramifications multiples.
Afin de se désengager, le Kremlin joue la carte des potentats locaux: Poutine promet aux leaders tchétchènes qui rallieront le camp russe l'amnistie et la participation aux affaires. Parmi eux, l'ancien mufti et chef de la rébellion Akhmad Kadyrov, qui devient président de la République de Tchétchénie. Les différents chefs de guerre comprennent qu'ils pourront mieux défendre leurs intérêts politiques en acceptant la proposition russe, mais ils conservent leurs hommes et leur mainmise sur les divers trafics. L'armée russe confie de plus en plus de responsabilités aux milices tchétchènes, qui agissent en totale impunité. Ce sont ces bandes armées, et non les Russes, qui se rendent coupable des pires représailles contre la population, comme l'a décrit la journaliste indépendante russe Anna Politovskaïa, assassinée en 2006. En 2004, Kadyrov est tué dans un attentat-suicide et son fils, le cruel Razman, devient chef de la milice. Il poursuit la lutte contre les terroristes et accroît son pouvoir dans la République. Par ailleurs, il persécute ses opposants et fait assassiner ses rivaux en exil à Vienne ou à Istanbul. Comme ses miliciens, les Kadyovstky, verrouillent bientôt tous les rouages du pays, Moscou ne peut que reconnaître le fait accompli et en 2007, Poutine nomme Razman président de la République.
On pourrait penser que Razman Kadyrov n'est qu'une marionnette du pouvoir russe, comme il est décrit dans la presse occidentale. En réalité, cet individu violent et fantasque, amateur de femmes et de voitures de luxe, qui s'est enrichit grâce aux nombreux trafics criminels qui constituent l'économie tchétchène, a imposé son leadership au Russes qui, en échange, ont accepté de fermer les yeux sur ses méthodes pour achever de pacifier la Tchétchénie. Le prix à payer est lourd pour Moscou: la Russie a ainsi été progressivement écartée de la gestion de la République, dont le contrôle échappe totalement au Kremlin, et la plupart des insurgés islamistes ont été réintégrés dans les milices tchétchènes pratiquement sans conditions. Kadyrov dispose aujourd'hui de plus de pouvoir que les indépendantistes de 1991 auraient pu imaginer pour eux et agit librement en Tchétchénie. Le paradoxe ne s'arrête pas là, puisque le président a imposé la Charia, la loi islamique, à la société tchétchène, interdisant la vente d'alcool, bâtissant des mosquées et rendant obligatoire le port du voile à l'université. Rappelons que les deux guerres de Tchétchénie visaient à empêcher la petite République de devenir un émirat islamique indépendant. Elle y ressemble de plus en plus nettement.
La "victoire" russe cache donc un échec cuisant. Les clans et mafias tchétchènes peuvent opérer assez librement en Russie. Plus grave, le Caucase s'enflamme ; la rébellion islamique a certes été vaincue en Tchétchénie, mis à part quelques éléments irréductibles, mais elle s'étend avec rapidité dans les Républiques voisines: l'Ossétie du Nord et le Daguestan, deux États membres de la Fédération russe, sont en état de quasi-guerre civile depuis 2008. Les autorités locales et russes sont dépassées par les évènements, malgré la tentative de reprise en main du président Dmitri Medvedev. L'insurrection frappe une population qui mêle des musulmans mais aussi des slaves orthodoxes, qui fuient un Caucase en voie d'islamisation, et menace l'arrière-garde des troupes russes stationnées en Ossétie du Sud face à la Géorgie. Le chômage, la criminalité et l'absence de l'État fédéral aidant, ce sont des pans entiers de la région qui pourraient basculer dans un avenir proche. A ce stade, il n'est pas sûr que le régime tchétchène continue de prêter allégeance à la Russie. Pour Moscou, ce serait une catastrophe sans précédent. L'Histoire reviendrait en arrière, au temps de la Circassie, ce grand ensemble musulman brisé par les Russes au XIXe siècle lors de la conquête du Caucase. Est-il encore possible d'arrêter l'escalade ? Au regard de ses choix stratégiques, il semble que le Kremlin ne songe qu'au court terme. Le déluge pointe à l'horizon, mais la Russie attend. Et voit sa guerre lui échapper.
dimanche 24 octobre 2010
Dieu, le Brésil et les médias français

La campagne présidentielle brésilienne a suscité de nombreux commentaires dans la presse française après les résultats du premier tour du 3 octobre. Le très populaire Luiz Inacio Lula da Silva ne pouvant briguer un mandat consécutif après huit ans de pouvoir, tous les politologues et experts s'attendaient à ce que la candidate du Parti des Travailleurs qu’il avait adoubé, Dilma Rousseff, âgée de 62 ans, forte du soutien du président sortant, soit élue dès le premier tour. Mais ils n'avaient pas prévu la percée électorale de Marina Silva, ancienne ministre de l'Environnement et candidate du Parti Vert qui a attiré 19,35 % des voix exprimées au premier tour, le 3 octobre, contraignant Dilma Rousseff (46,9 %) à un ballotage face au candidat social-démocrate José Serra (33%). Membre du Parti des travailleurs (la formation politique de Lula) jusqu’en 2009, Marina Silva est une brésilienne métisse qui vient d’un milieu pauvre dans l’Etat de l’Acre en Amazonie. Leader de la gauche écologiste, cette mère de famille, mariée deux fois, est une catholique convertie, devenue évangélique pentecôtiste et membre d’une Assemblée de Dieu, d’où son engagement résolu contre l’avortement. Cette dernière prise de position lui a valu un vote important de la part des électeurs catholiques et évangéliques, soit vingt millions de voix, qui ont fait défaut à Mme Rousseff. Dès le soir du premier tour, il était clair qu’une majorité des suffrages accordée à Marina Silva n’allait pas se reporter sur la candidate du PT lors du second tour (fixé le 31 octobre) pour des raisons éthiques ; en effet, Dilma Rousseff s’est personnellement prononcée en faveur de l’avortement.
Face à ces évènements inattendus, la presse française a rapidement accusé les dirigeants des Eglises chrétiennes d’avoir causé la perte de dauphine de Lula. L’article du Monde « Au Brésil, le duel devient incertain entre Dilma Rousseff et José Serra », daté du 16 octobre, dénonce « la campagne menée par certains milieux chrétiens conservateurs, catholiques et, surtout, évangéliques ». L’article du Figaro du 18 octobre « Dieu s’invite dans la campagne électorale brésilienne » évoque « l'offensive dont a été victime Dilma Rousseff de la part de leaders catholiques et évangélistes ». Le 21 octobre, le site Rue 89 publie une pétition en faveur de la candidate du PT, signée par des personnalités politiques et culturelles, telles que le maire de Paris Bertrand Delanoë, la première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry et la philosophe Elisabeth Badinter. Le texte précise notamment : « Notre soutien est également motivé par le déchaînement de calomnie sans précédent dont Dilma Rousseff fait l'objet, orchestré par des mouvements religieux prêts à toutes les rumeurs pour discréditer sa candidature. (…) Nous nous inquiétons (…) de l'irruption des conservatismes religieux dans un débat qui doit rester serein ».
La situation brésilienne est complexe, et il convient d’apporter certaines nuances à ces affirmations. D’une part, l’avortement est rejeté par 72 % des Brésiliens. On ne peut donc imputer la responsabilité de l’échec de Mme Rousseff à la seule Conférence des évêques du Brésil (CNBB), qui s’est prononcée la veille des élections en faveur de la défense de la vie. D’autre part, qualifier de « conservateurs » les électeurs qui se sont portés sur Marina Silva, candidate de la gauche radicale et engagée aux côtés des paysans Sans Terre, est infondé. Au contraire, on peut se demander si les masses paysannes pauvres n’ont pas d’abord sanctionné Dilma Rousseff pour le bilan du président Lula : car si l’économie brésilienne affiche une bonne santé, le partage des terres n’a pas eu lieu, et des milliers d’hectares de cultures alimentaires ont été cédés aux firmes de l’agro-carburant – ce qui était l’enjeu de la visite du président américain Georges W. Bush auprès de Lula en 2007. On ne peut donc pas affirmer que la percée de Marina Silva soit due au «vote protestataire des milieux urbains et instruits, face à deux propositions politiques trop similaires » (Le Figaro). En outre, il a été reproché à Dilma Rousseff dans la presse brésilienne de protéger les trafics d’influence de son adjoint Erenice Guerra, contraint à la démission. Cette affaire n’est pas sans conséquence auprès des électeurs.
La presse française semble en outre s’inquiéter des influences religieuses sur la politique brésilienne. Le président de la Conférence des évêques du Brésil Geraldo Lyrio Rocha a récemment rappelé que « l'État était laïque mais que la société brésilienne était profondément religieuse ». En effet, la forte identité chrétienne est une des spécificités du Brésil. Environ 70 % des 195 millions de Brésiliens sont catholiques, et 25 millions appartiennent à des communautés évangéliques. Ces dernières sont méconnues dans l’opinion européenne, et a fortiori dans l’opinion européenne culturellement catholique. Les évangéliques (et non « évangélistes ») sont issus des Réveils protestants qui ont jalonné l’Histoire à partir du XIXe siècle ; leur spiritualité est centrée sur la Bible et sur l’expérience d’une conversion personnelle (naître de nouveau – « born again »). L’univers évangélique se décompose à travers une myriade de communautés et de traditions protestantes différentes (baptisme, pentecôtisme etc.). La branche pentecôtiste, qui met en avant les charismes de « l’Esprit de Pentecôte », est en plein expansion au Brésil. Importé par des missionnaires suédois au début du XXe siècle, le pentecôtisme rassemble depuis les années 1970 un nombre croissant de fidèles dans les Assemblées de Dieu, grâce à la dimension émotionnelle du culte et l’entraide matérielle de ses membres. Le pentecôtisme brésilien développe une forte tendance au repli communautaire autour d’un prêcheur charismatique, ce qui rend la frontière entre les Eglises et les sectes particulièrement flou, tandis que fleurissent en son sein des mouvements qui recherchent le profit matériel, notamment à travers le commerce des guérisons.
Ce tableau explique l’importance évidente du facteur religieux au Brésil ; il ne faut donc pas s’étonner que les enjeux éthiques y prennent une place centrale lors des consultations électorales. Pour l’avoir momentanément oublié, l’équipe de campagne de Dilma Rousseff en prend à présent acte : la candidate du PT s’est rendue au sanctuaire de Notre-Dame d'Aparecida, patronne du Brésil, et a écrit une lettre à l’attention des Eglises évangéliques.
Il faut toutefois se garder des conclusions hâtives. Les Eglises catholique et évangéliques n’incarnent pas spécialement les « conservatismes religieux » ou les « organisations sectaires » dénoncées par et dans les médias français. Observons ce paradoxe intéressant : pour s’assurer la victoire au second tour, Dilma Rousseff s’est allié à ce que Le Monde présente comme « la plus puissante des dénominations évangéliques, l'Eglise universelle du royaume de Dieu ». En réalité, l'Eglise universelle du royaume de Dieu (Igreja Universal do Reino de Deus – EURD) n'est pas une communauté chrétienne, mais une entreprise fondée en 1977, qui possède des chaînes de télévision, des supermarchés et des groupes de presse. C'est une organisation commerciale et politique (le vice-président de Lula, José Alencar, est un de ses trois millions d'adeptes), non-reconnue par les organisations évangéliques mondiales, dont le symbole n'est pas la croix, mais un oiseau blanc, et violemment anticatholique (l'EURD prend pour cible les statues dans les bidonvilles). Le fondateur de l'Eglise, l'autoproclamé évêque Edir Macedo, promet la réussite matérielle, sous couvert d'un "Evangile de la prospérité" moyennant finances: « Donnez, sinon allez vous faire foutre ».
Sur un autre registre, l’Eglise catholique a organisé la "semaine pour la vie" pendant la campagne du second tour. Le cardinal Odilo Scherer, archevêque de Sao Paulo, a déclaré : « Evidemment, en rejetant l'avortement nous ne voulons pas que l'on châtie les femmes qui, pour telle ou telle raison, le pratiquent. La protection légale par rapport à la pratique de l'avortement n'est pas considérée comme un châtiment, mais comme la protection du droit à la vie ». Le cardinal a demandé aux candidats de proposer des mesures « pour permettre aux femmes enceintes et à leurs enfants de vivre dans la dignité et la sécurité ». Au regard des propositions de ces deux institutions religieuses, on saura où réside le sectarisme et le conservatisme.
Si l’on reconnaît le droit des Églises à intervenir dans le débat public pour se prononcer sur les questions de justice sociale ou d’immigration, alors il faut également reconnaître leur droit à émettre des opinions en matière de bioéthique.
Le Brésil est aujourd’hui la huitième puissance économique mondiale et la cinquième puissance en termes démographiques. Forts de leurs spécificités, certains brésiliens souhaitent changer leur société nationale, en se référant à des valeurs et même à des croyances qui leur sont propres et qui appellent au respect et à un traitement objectif dans les médias, même si les conceptions européennes du progrès peuvent être différentes.
mercredi 13 octobre 2010
Les nouveaux missionnaires

De fait, l'Union européenne a jouée un rôle spectaculaire dans l'organisation de cette Gay pride. Défilait en tête de la manifestation le chef de la délégation de la Commission européenne en Serbie, le Français Vincent Degert, accompagné de l'ambassadeur des Pays-Bas, du vice-ambassadeur d'Allemagne, du représentant spécial du secrétaire général du Conseil de l'Europe Constantin Yerocostopoulos et de représentants des ambassades d'Espagne, du Royaume-Uni et de Suède. Cette présence diplomatique impressionnante était la conséquence d'un long travail mené en amont par Bruxelles: en 2008, peu après l'indépendance de la province du Kosovo, les dirigeants serbes furent achetés par les envoyés de la Commission, via des ambassades occidentales à Belgrade. Il s'agissait d'empêcher la prise du pouvoir par les nationalistes, sortis vainqueurs des élections, en forgeant une coalition artificielle entre le parti de centre-gauche DS et les anciens communistes du SPS, en échange de la promesse d'une adhésion à l'Union européenne. Cette promesse était soumise à deux principales conditions: l'abandon du Kosovo (parrainé par une partie des membres de l'Union et les États-Unis) et la reconnaissance des fameux "droits fondamentaux", dont ceux revendiqués par les lobbies homosexuels. Le gouvernement serbe a donc rempli sa part du contrat, d'abord en décrétant en septembre dernier que le Kosovo n'était plus un obstacle aux négociations d'adhésion, puis en aidant à la tenue d'une Gay pride à Belgrade. Le président Boris Tadic n'étant pas fou au point de commettre un suicide électoral en y participant, il y a délégué son ministre aux Droits de l'homme, ce qui n'a pas empêché le siège de son mouvement d'être logiquement pris pour cible par les émeutiers.
Ce parti-pris sans équivoque de la diplomatie européenne n'est pas sans poser des questions. Officiellement, l'adhésion d'un pays à l'UE est conditionné par les "critères de Copenhague", lesquels sont muets en ce qui concerne les revendications homosexuelles. Faut-il en conclure qu'il existe des critères officieux ? Que l'agenda homosexuel radical est le même que celui de l'Union, comme en témoigne l'étonnant Congrès transgenre d'Oslo de mai 2009, où les représentants de la Commission affirmèrent que la cause LGBT était une priorité ? En tout cas, le soutien de Bruxelles à un militantisme gay affiché et agressif apparaît clair. Nikolaï Allekseev, auteur du blog Paris-Moscou, ne dissimule d'ailleurs pas les véritables objectifs des lobbies gays: "la question n’est pas tant dans l’idée de marcher avec des drapeaux arc-en-ciel. Ce qui compte, c’est surtout la prochaine étape. Maintenant les militants Serbes ont beaucoup de travail à faire pour capitaliser sur cet événement et faire des avancées concrètes." Par avancées concrètes, il faut comprendre mariage et adoption homosexuels, des dispositions juridiques qui sont pourtant loin d'être partagées par la totalité des 27 membres de l'Union européenne, pour l'instant en tout cas.
L'ingérence occidentale en faveur des droits des homosexuels peut paraître légitime, mais également irresponsable, car elle suscite des réactions violentes. En tant que métropole balkanique au large rayonnement culturel , Belgrade, ville stratégique, a été sacrifiée au profit d'un intérêt militant. Pour certains observateurs, malgré tout, cette controverse a du bon. Ainsi, Alexandre Lévy, journaliste du Monde en poste à Sofia, se félicité sur son blog de l'attitude très professionnelle de la police serbe, qui a veillé au bon déroulement de la manifestation : "Ce jour-là, la police a choisi son camp -non pas celui des manifestants de la Gay pride - mais celui d'un État de droit en route vers l'Union européenne." Un avis partagé par Ivica Dacic, le vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur serbe: "Les policiers serbes ont fait leur boulot indépendamment de ce qu'ils pensaient de la tenue de la Gay pride à Belgrade."
Certes l'État serbe sort vainqueur de cette confrontation avec la rue. Et certes la libre expression des libertés individuelles sont un signe de bonne sante pour la démocratie. Mais l'image de l'Union européenne est écorchée dans ce pays. Plus largement, on peut se demander pourquoi Bruxelles tient tant à la question LGBT, plutôt que de se concentrer sur d'autres problèmes. C'est ce que déplorait l'Église orthodoxe serbe, qui a publié la veille de la Gay pride un communiqué très mesuré: il désapprouvait la manifestation tout en condamnant toute forme de violence. L'Église estimait également que le sujet homosexuel avait été imposé à la société au détriment d'enjeux plus urgents.
On ne saurait être plus d'accord avec l'Église serbe. La priorité de la Serbie ne sont pas les Gay rights, mais la corruption qui paralyse toutes les infrastructures du pays. On l'a vu, cette corruption ne gêne pas l'Union européenne tant qu'elle n'est pas utilisée contre elle ; mais puisque la Serbie a "vocation" à intégrer l'Europe, il faudra bien que ce virus soit éradiqué un jour. Se pose aussi la question de l'intégrité territoriale de la Serbie, mise à mal par la déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo en 2008, même si cette question est en passe d'être réglée sur le plan du droit international, et par les velléités d'autonomie de la province du Sandjak, cette région du Sud peuplée en majorité de musulmans, qui pourrait bien suivre l'exemple de la province voisine, appuyée par les diplomates américains. Que dit l'Union à ce sujet ? Et puisque Bruxelles se dit si soucieuse des droits fondamentaux, elle devrait examiner plus en détail la situation du droit de propriété en Serbie: depuis la prise du pouvoir par les communistes en Yougoslavie en 1945, des milliers d'habitations, de terrains, de bâtiments ont été confisqué par l'État, au nom de l'idéologie du Peuple. Aujourd'hui, alors que tous les pays de l'ancienne Europe de l'Est et de l'ex-Yougoslavie se sont engagés à restituer les biens spoliés par le communisme, la Serbie refuse toujours d'indemniser les descendants des anciens propriétaires - sans doute pour la raison assez simple que les dirigeants serbes sont presque tous issus de l'ancienne oligarchie. Enfin, le drame des minorités demeure non-résolu. Plus de 300 000 Serbes chassés de Croatie en 1995 ne peuvent toujours pas rentrer dans leurs foyers. Au mépris des Critères de Copenhague, la Bible des nouveaux missionnaires européens.
lundi 11 octobre 2010
La Turquie peut-elle devenir membre de l'Union européenne ?

«Ce qu’on ne croyait pas nécessaire, on en a parfois affaire. » Proverbe turc
Un processus apparemment irrévesible
Dans les négociations, la Turquie peut compter des appuis fidèles: les cercles décisionnaires de Bruxelles et le Royaume-Uni. Le président de la Commission José Manuel Barroso a été très clair lors de sa visite au Parlement turc à Ankara en avril 2008 : « Notre objectif est que la Turquie devienne un membre à part entière de l’UE ». Même son de cloche en juillet 2010 du côté du commissaire à l’élargissement Stefan Füle et du Haut-représentant Catherine Ashton : « nous réaffirmons la perspective d’une entrée de l’UE dans la Turquie ». Face à ce parti-pris des instances supérieures, la France lutte pied à pied pour faire ralentir le processus. La diplomatie française a en effet reçu des consignes claires de l'Elysée et est la seule en Europe a être ouvertement hostile à une adhésion de la Turquie. Elle joue notamment sur la question de Chypre, dont la partie Nord est occupée par l'armée turque, mais se heurte aux efforts conjugués des Britanniques, des Polonais et des Espagnols, tous inféodés aux Américains et donc favorables à Ankara. La présidence espagnole de l'Union, qui s'est achevée le 30 juin dernier, a ainsi tordu toutes les procédures pour ouvrir dans l'urgence "son" chapitre du processus d'adhésion, le 13e à ce jour. La position française a été un temps appuyée par l'Allemagne, une partie de la CDU, l'Union chrétienne-démocrate au pouvoir à Berlin, étant contre. Sauf que voilà, le gouvernement allemand est une coalition, et que les partenaires de la CDU, le parti libéral FDP, est très favorable à une entrée de la Turquie au sein de l'Union. Et le ministre des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, est justement du FDP... Ajoutez à cela le poids de l'immigration turque en Allemagne (2,5 millions de personnes), et vous aurez compris que le Bundestag ne s'opposera certainement pas à la poursuite des négociations. La France se retrouve donc isolée sur la scène européenne, tandis qu'elle souffre d'une lourde contradiction: si d'un côté, l'opinion publique et le président Sarkozy sont constament opposés à l'idée d'une adhésion turque, les élites françaises sont toujours acquises aux arguments développés par l'ancien Premier ministre Michel Rocard dans son livre Oui à la Turquie. De toute manière, comment la diplomatie française, ralliée à l'OTAN sur ordre de l'Elysée, peut-elle sérieusement s'opposer à ce membre si important de l'Alliance atlantique qu'est Ankara ?
Ankara, où s'est justement rendu le 27 juillet 2010 le Premier ministre britannique David Cameron pour sa première visite officielle. Il y a exprimé sa « colère » face aux oppositions françaises et allemandes au processus d'adhésion, et a fait le rapprochement entre le Royaume-Uni exclu par De Gaulle de la CEE et la Turquie actuelle: "nous savons ce que c'est d'être exclu du club, mais nous savons aussi que ces choses peuvent changer". En effet, les Britanniques sont opposés depuis le début à une Europe intégrée culturelle et politique. Et une entrée de la Turquie rendrait l'UE ingouvernable et détruirait toute envie de fédéralisme. Le soutien britannique est aujourd'hui à nuancer, compte tenu de l'influence du lobby pro-israélien au sein de l'équipe conservatrice, en la personne du Foreign minister William Hague. A Londres, à Tel Aviv et même à Washington, on se méfie soudain de cette Turquie qui laisse des navires partir pour forcer le blocus de Gaza, à l'instar de Ken Weinstein, de l'Hudson Institute: « le Bosphore divise plus qu'il ne lie ».
Pourquoi ce basculement dans les camps anglo-saxon et israéliens ? Parce que Ankara a décidé de s'éloigner de ses anciens titulaires. Certes l’adhésion de la Turquie semble irréversible, mais ce processus est mis à mal par les récents bouleversements géopolitiques turcs.
La nouvelle politique étrangère turque
Pendant la Guerre froide, la Turquie, alliée de l'OTAN face à l'URSS, alliée d’Israël face au monde arabe, était un élément-clé dans le dispositif américain. Le régime militaire turc écrasait un pouvoir politique faible en échange de son alignement occidental et de sa relation privilégiée avec l'Etat d'Israël. Les généraux avaient également carte blanche pour réprimer violemment la rébellion séparatiste kurde, incarnée par le PKK, la Parti des Travailleurs du Kurdistan, mouvement terroriste d'inspiration marxiste soutenu par les Soviétiques et les Syriens. Après la chute du Bloc de l'Est, le rôle stratégique de la Turquie s'est accru pour les Américains dans les années 1990: Ankara avait pour mission de soutenir Israël dans un Moyen-Orient de plus en plus instable, d'empêcher la formation d'une Europe politique indépendante en intégrant l'Union européenne et de semer le trouble dans la sphère d'influence russe en inflitrant les Balkans, via le soutien aux musulmans de Bosnie et du Kosovo,
et le Caucase. Mais la guerre d’Irak de 2003 est venue bouleverser cet ordre des choses. L'aide américaine en faveur du Kurdistan a horrifié l’état-major turc, qui a soudain apporté son soutien aux islamistes de l'AKP pour faire l'unité du pays et s’est rapproché de la Syrie et de l’Iran. Le Parlement d'Ankara, islamistes et laïques pro-armée confondus, s'est donc opposé au survol de son espace aérien par les Américans. C'était la première fois que la Turquie disait "non" à Washington et que l'armée turque s'en remettait au pouvoir civil: une stratégie lourde de conséquences ; aujourd’hui émancipés des militaires , les dirigeants actuels renouent avec la politique islamique de l’empire ottoman. La Turquie a sacrifié ses relations avec Israël (crise diplomatique larvée depuis 2006, ouverte suite au raid israélien contre la flottille de Gaza, en mai 2010) au profit du leadership de l’espace politique islamique du Moyen-Orient. La popularité des Turcs dans les opinions arabes grandit, et le ministre AKP des Affaires étrangères, le brillant Ahmet Davutoglu, fait à présent figure de grand parrain des peuples musulmans, du Maroc jusqu'en Arabie Saoudite, comme à l'époque de la splendeur de l'Empire ottoman.
Une question de sens
Plus qu’un éventuel élargissement, une adhésion de la Turquie pose la question de la construction européenne et surtout de la vocation de l’Union européenne. Car tandis que le Premier ministre Erdogan renoue avec sa civilisation, l’Union européenne de Barroso est toujours très partagée sur la sienne. En effet, si on considère l’UE comme une union intégrée, sociale et donc culturelle, l’adhésion turque pose la question frontale de l’opposition entre le christianisme et l’islam, une dimension évoquée aussi bien par les partisans que par les opposants d’une intégration. Les uns évoquent le danger de l'islamisme et mettent en valeur l'identité judéo-chrétienne européenne, mais ils se gardent bien de définir les contours géographiques et spirituelles de l'Europe culturelle dont ils se réclament. Les autres veulent conjurer le Choc des civilisations en intégrant une démocratie musulmane dans une Europe qui ne serait donc pas un "club chrétien". Le discours communautaire, qui soulève le débat des racines spirituelles de l’Europe, se heurte à la conception universaliste de l'UE et à la logique européiste de l'élargissement maximum. C'est ici que nous retrouvons Michel Rocard: la célébrité déchue du socialisme français partage avec les élites de Bruxelles l'idée d'une "Europe monde", qui pourrait s'étendre jusqu'à l'infini ; un vaste ensemble régi par des lois communes en matière de droits fondamentaux et d'économie, un grand marché supranational faiseur de paix. Il y a donc conflit entre différentes logiques. Le débat de fond survivra-t-il cependant aux impératifs géostratégiques et économiques ? Car la Turquie est une voie d'accès primordiale pour les hydrocarbures et elle représente une économie dynamique. Si la situation énergétique s'aggrave, son adhésion pourrait devenir une simple formalité...
La logique européenne à l’épreuve
Mustapha Kemal s'est emparé du pouvoir, il s'est inspiré du Concordat napoléonien pour établir un système dans lequel la mosquée est contrôlée par l'État. Et si des générations de femmes n'ont pas porté le voile islamique, l'enseignement religieux a été rétabli dans les années 1950, ainsi que l'appel public à la prière. Quant à la minorité chrétienne, elle a été lentement exterminée par les autorités, qui s'appuyaient sur le nationalisme kémaliste. Toutefois, l'islam politique était strictement encadré et réprimé par les généraux turcs, qui étaient les garants de la laïcité. Le dernier putsch militaire, celui de 1980, a justement fait inscrire dans la Constitution le rôle de l'armée comme rempart laïque. Mais les temps ont changé, et c'est à présent la mosquée, à travers le Premier ministre Erdogan qui contrôle l'État. Comme nous l'avons vu plus haut, c'est l'armée qui a remis l'islamisme au centre de la vie publique en 2003, pour être ensuite neutralisée par sa créature. Jouant sur la naïveté de Bruxelles, le parti AKP a vite compris que sa doctrine pouvait s'imposer à condition de ne pas dire son nom et de rester tourner vers l'Europe. Les réformes de 2003 et 2010, menées par Erdogan au nom de la démocratie et des Droits de l'homme, ont ainsi méthodiquement détruit les prérogatives de l'appareil miliaire laïque. Les hauts magistrats, issus de l'administration kémaliste, n'ont désormais plus le pouvoir d'interdire un parti politique pour activités antilaïques, et l'état-major est devenu un organe consultatif. Depuis février 2010, quarante officiers supérieurs sont en prison à Istanbul pour avoir tenté de renverser le gouvernement. Le journaliste Patrice de Plukett écrivait en mars 2010: "Voilà un dilemme pour Bruxelles. Que faire à M. Erdogan ? L’applaudir, ou le gronder ? Il démilitarise : c’est bien. Il islamise : c’est mal. Plus la Turquie se dit européenne, plus l’Europe se gratte la tête." samedi 11 septembre 2010
Les pompiers pyromanes
Le monde respire: il vient d'échapper à la Troisième guerre mondiale. Le suspense aura duré une petite semaine et tenu en haleine des millions d'individus sur toute la surface de la Terre, mais la paix l'a emporté. Nous sommes saufs.Les médias peuvent se glorifier d'une belle performance. Ou comment faire vendre les frasques du gourou d'une petite secte au monde entier. C'est que nous sommes actuellement dans une période pauvre en nouvelles fraîches, située habituellement au début de l'automne, ce que les médias anglo-saxons nomment la silly season. L'histoire du pasteur est donc une aubaine pour le marketing médiatique, car aux Etats-Unis, the show must go on !
i, confrontés à une contestation islamiste, favorisent paradoxalement l'islamisme pour des raisons politiques (Algérie, Yémen et surtout Pakistan). La Maison-Blanche a suscité la création de deux Etats musulmans au coeur de l'Europe, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo, en ayant parfaitement connaissance des conséquences géopolitiques, culturelles, religieuses. L'adhésion de la Turquie dans l'Union européenne est égalemment une vieille lune américaine, dont l'objectif est de protéger Israël contre le monde arabe musulman, très irrité par la politique de l'Etat hébreu (bénie par les Etats-Unis). Enfin, le multiculturalisme tel que Barack Obama l'a promu lors de son célèbre discours à l'université du Caire, dopé par le poids de la globalisation anglo-saxonne, contribue à susciter l'emergence d'un islam politique en Europe. lundi 26 juillet 2010
France, pays de minables

A noter qu'on apprend dans le même reportage que McChrystal n'est pas tendre avec la France et les Français. Le magazine Rolling Stone raconte la venue du général et de son état-major à Paris les 14 et 15 avril derniers, avec au programme une intervention à l'Ecole militaire sur la situation de l'OTAN en Afghanistan. "Pour sauvegarder la fiction comme quoi ils sont nos alliés" précise l'article. Le soir venu, McChrystal se retrouve dans sa suite luxueuse de l'hôtel Westminster de fort mauvaise humeur: il a été invité à dîner par le ministre français de la Défense Hervé Morin, et la perspective de déguster des magrets de canard avec l'homme qui a pourtant ramené la France dans le giron américain lui déplaît profondément. "J'aimerais mieux me faire botter le cul par toute une chambre plutôt que d'aller à ce dîner " hurle le général. Ses aides de camp approuvent : "Ouais, voir des Français ça fait chier." Et toc ! "Le dîner va avec la fonction, sir" tente un des officiers présents ; McChrystal fait un doigt d'honneur: "Et ça Charlie, ça va avec la fonction ?". La sauce est gâtée, le dîner est compromis. Le journaliste de Rolling Stone ose demander avec qui le général va dîner: "un pédé de ministre français" répond l'aide de camp. Voilà Hervé Morin récompensé de sa vassalité envers le Grand frère américain. Les 40 soldats français tués en Afghanistan au nom de la Sainte-Alliance occidentale contre la barbarie islamiste ne valent pas tripette aux yeux du Super Général. Il ne faut d'ailleurs pas en être surpris ; les Américains n'ont jamais eu beaucoup de considération pour le petit pays européen que nous sommes. Déjà, au lendemain de la guerre d'Indépendance, où les navires français dépêchés par Louis XVI avaient aidés les Insurgents contre les Anglais, Benjamin Franklin a préféré signer les premiers accords commerciaux de la jeune République avec Londres plutôt qu'avec Versailles, car on ne pouvait pas faire confiance à la France. Dans la vision simpliste et manichéenne de l'Amérique d'Hollywood, les Français sont des petits coqs arrogants, raffinés et ridicules. Des minables, comme on peut le voir dans We were soldiers, haute référence chez les amateurs de films de guerre, où les vils communistes vietnamiens écrasent les faibles militaires français, contraints de céder la place aux courageux américains menés par un Mel Gibson héroïque. On aurait tort de sourire en évoquant la portée du cinéma dans un pays aussi bon public que les États-Unis. Le film favori de McChrystal est d'ailleurs un films d'action automobile, Talladega Nights, où le méchant est un stupide français maniéré et homosexuel...
Tout ceci est anecdotique. Il n'empêche, les états d'âme du général McChrystal sont révélateurs du mépris de l'armée américaine envers les supplétifs français. Or, l'argument-phare du ministre Hervé Morin était justement que, une fois revenue dans l'OTAN, la France parlerai enfin d'égal à égal avec Washington ; on est visiblement loin de ce bel idéal pour atlantistes bénis-oui-oui. En voulant jouer au brave petit soldat discipliné aux ordres américains, Morin s'est ridiculisé plus sûrement que l'équipe de France de football lors du dernier Mondial. Cet homme n'aura décidément gagné qu'une seule bataille, celle du tableau d'avancement dans les arcanes du pouvoir (mais à quel prix: déserter le camp de Bayrou avec armes et bagages, ça mérite 12 balles dans la peau, comme dirait l'autre). Ce n'est pas faire preuve d'antiaméricanisme primaire que de blâmer la servitude de nos politiciens face aux États-Unis ; cela relève du simple souci d'indépendance nationale. "Âmes de boue, vous n'avez qu'une envie: devenir esclaves" fulminait en son temps Victor Hugo.
McChrystal limogé, le no
uveau patron de l'OTAN en Afghanistan est David Petraeus, un élégant cadet de West Point qui a su se faire bien voir à la fois du président Bush et de son successeur Obama. Il hérite d'une situation de plus en plus difficile sur le terrain, mais a pour lui des préjugés favorables: reprenant les consignes de David Galula, théoricien français de la contre-guérilla, il a développé en Irak une stratégie originale, valorisant le contact avec les populations civiles et évitant les ripostes disproportionnées, tout en mettant sur pied de solides unités d'élite, rapides et mobiles, qui s'appuient sur un réseau d'alliés locaux (à Bagdad, les anciens hommes de Saddam Hussein et les Sunnites). Reste à mettre au point cette tactique en Afghanistan, où les soldats de l'armée nationale afghane s'engagent ou désertent au gré des versements de soldes et des pôts-de-vin des Talibans. David Petraeus réussira-t-il à trouver une issue à un conflit qui semble enlisé pour de bon ? En tout cas, il peut compter sur le soutien sans failles de la France d'Hervé Morin et Sarkozy, et sur l'admiration sans bornes des journalistes français pro-USA, qui le voient comme un futur César digne de vénération.Ils se trompent ; le Centurion qui rêve du Palais n'est pas Petraeus mais McChrystal. Conservateur virulent tendance Red-Neck, teinté de fondamentalisme religieux (son frère Scott est aumônier militaire pentecôtiste, le genre de révérend obsédé par la venue de l'Antéchrist) et à la limite du racisme, l'ex-général est un ambitieux férocement opposé au progressisme bon teint initié par Barack Obama depuis 2008. Profitant de l'absence de leadership chez les Républicains et de l'incroyable impopularité de la Maison-Blanche au sein du petit peuple américain, il a décidé de jeter l'éponge pour tenter sa chance en politique; d'où son suicide savamment préparé dans les pages de Rolling Stone pour être libéré de ses fonctions militaires. Obama voulait se débarasser d'un général encombrant, il a gagné un futur ennemi politique.
dimanche 16 mai 2010
Le conservatisme en quête de lui-même

Le site E-deo, qui ne cache pas son militantisme catholique, et se revendique comme "portail conservateur de ré-information", est caractéristique de ce parti-pris spontané. Son mot d'ordre pour les élections britanniques était de voter pour les conservateurs, alors même que David Cameron est un libéral favorable au mariage homosexuel et tuti quanti. Sans doute nos intrépides blogueurs penchent plus vers le paléoconservatisme, une tendance du conservatisme américain attaché aux valeurs morales et familiales, que vers le "New Tory" médiatique et consensuel de Cameron, mais l'ambiguïté demeure. De fait, l'étiquette conservatrice ne semble plus pouvoir coller à ses partisans. Le conservatisme d'aujourd'hui, tel que celui qu'on va trouver chez les Anglo-saxons, est politiquement correct à souhait, esclave de la loi du marché qui détruit les barrières institutionnelles, traditionnelles et morales, et fâcheusement libéral - dans le sens américain du terme: libéral sur les questions économiques, et libéral au regard des mœurs. C'est le conservatisme de Time et de The Economist qui s'installe. Même dans un pays aussi fantasmé que les États-Unis, le conservatisme à la Ronald Reagan qui se drapait dans les valeurs morales saupoudrées du puritanisme des preachers, n'a plus la cote. La bourgeoisie chic sécularisée qui alimente les caisses électorales des Républicains est devenue beaucoup plus modérée (ou indifférente) au sujet de l'avortement et du mariage homosexuel. La série aseptisée américaine Brothers and Sisters, qui raconte les aventures d'une famille californienne très aisée républicaine - donc "conservatrice" - en est une bonne illustration: le fils aîné se marie avec son copain après être sorti avec un pasteur gay, tandis que la sœur épouse de sénateur désavoue violemment un présentateur radio caricatural obsédé par Luther et l'homosexualité. Cela se traduit par une évolution politique ; le vice-président néoconservateur de Georges W. Bush Dick Cheney et le gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger étaient plus ou moins du même avis que les démocrates sur les questions de l'avortement et du mariage gay. Récemment, la femme de l'ex-président Bush, qualifié en Europe d'"ultra-conservateur", Laura Bush s'est déclarée favorable au mariage entre personnes de même sexe et à l'IVG. Cette métamorphose modérée et consensuelle du conservatisme anglo-saxon peut certes lui faire gagner du poids, mais a aussi pour effet de le couper de sa base électorale, qui ne se reconnaît plus en lui. Le phénomène est particulièrement visible aux États-Unis ; devant la mollesse toute nouvelle des Républicains sur les questions de société, des franges entières du peuple conservateur se radicalisent, à l'image de la chaîne Fox News, ou s'orientent vers les initiatives post-politiques, comme le Tea Party Movment. Ce dernier, porté sur les valeurs traditionnelles de l'Amérique profonde, est l'antithèse du progressisme bon teint des élites et il semble appelé à jouer un rôle important sur la scène publique.
Si les conservateurs anglo-saxons désertent le terrain des mœurs, c'est pour mieux se jeter dans les bras de la finance. Ils font preuve par ailleurs d'une loyauté indestructible à l'État d'Israël contre le monde musulman, vouent l'Iran aux gémonies et ont applaudis la guerre d'Irak. Ces dernières orientations alimentent le scepticisme de chrétiens, comme le journaliste-blogueur Patrice de Plunkett, qui commentait en mars dernier:
Faut-il croire qu'un parti « conservateur » garantirait la continuité, ferait des réformes « allant au fond des choses » ? Mais qu'est-ce que le fond des choses, aux yeux des « conservateurs » en 2010 ? Voyez les tories anglais et le GOP américain : ultralibéralisme + « choc des civilisations » ; idéologie déstabilisatrice interne et externe ; « réformes » pour priver les pauvres de ce qui les protégeait... Ruptures, non « continuité ». Ce « conservatisme » ne conserve rien : au contraire, il est la matrice de la crise qui ravage le monde. C'est la bourgeoisie destructrice au sens du Manifeste de 1848, ce qui ne rajeunit personne.
Ajoutons à cela les prises de position résolument écolo-sceptiques adoptées par les "conservateurs" américains et surtout canadiens, qui vont pourtant à l'encontre des appels à la responsabilité lancés par le pape Benoît XVI et par la plupart des autorités religieuses réformées. Car ce qui semble gêner certains conservateurs, c'est le point de vue chrétien, la recherche du bien commun prônée par l'Évangile et qui est censé se retrouver dans la doctrine conservatrice. Mais là aussi, le conservatisme semble manquer à l'appel ; ainsi le Premier ministre canadien Stephen Harper, champion de la droite canadienne et protestant pratiquant, se moque de l'écologie et tolère un certain eugénisme latent de l'immigration canadienne (renvoi de petits trisomiques français installés à Québec, parce que "poids pour la société"), même s'il est irréprochable sur la question de l'avortement. Face à ces exemples, les électeurs chrétiens sont pris dans un choix cornélien: voter à droite, pour s'assurer du respect de la bioéthique (quoique ce n'est même plus sûr...), ou voter à gauche, pour tenter de corriger les inégalités sociales ? Pour le catholicisme, le vote de tradition modérée l'a toujours emporté sur le bulletin de vote conservateur, davantage protestant et identitaire. Historiquement, dans les pays anglo-saxons, où le protestantisme s'est identifié à la communauté nationale tandis que les catholiques étaient suspects de double allégeance vis-à-vis de Rome, ce sont les libéraux qui ont aidé le catholicisme à s'émanciper. Et on ne peut pas oublier le soucis social et égalitaire très aigu issu de la religion catholique, qui a amené ses fidèles à préférer le centre ou la gauche à la droite du marché.
Ceci dit, les choses peuvent évoluer. Devant la bonne résistance de l'Église catholique aux aléas du monde moderne et surtout sa visibilité et son influence, plus importante que toutes les congrégations protestantes réunies, les conservateurs semblent réviser lentement leur jugement. Les tories britanniques ont été les meilleurs défenseurs du pape agressé par un communiqué insultant des services du Foreign Office travailliste. Lors de son premier discours sur les marches du 10 Downing Street, David Cameron a repris plusieurs points du mémoire qui lui avait été soumis par les évêques catholiques anglais, comme... la recherche du bien commun ("the common good"), à la grande joie de l'archevêque de Westminister. Au Canada, Stephen Harper a pris des risques politiques importants en refusant de faire participer son pays au financement de l'avortement dans les pays du Tiers-Monde. Le Premier ministre canadien soutient également un projet de loi déposé en 2007 et adopté en seconde lecture à la Chambre des Communes, qui vise à reconnaître des droits au fœtus. Ce projet législatif arrive au même moment que le congrès annuel pro-vie de Québec, en présence du cardinal Marc Ouellet. S'adressant à des Canadiens francophones inquiets pour leur identité, le prélat a rappelé que "s'il y a eu un peuple qui parlait français pendant des siècles, c'est parce qu'il y avait des familles", un peu dans la même veine que le discours des conservateurs anglophones, qui ferraillent, eux, contre les députés québécois de gauche...
Revenons en France après ce tour du monde. Que faut-il retenir ? D'abord, il s'agit de bien dissocier droite traditionnelle du conservatisme, flexible et fluctuant. Ensuite, et cela s'adresse pour les chrétiens, il s'agit de se libérer des jeux de dupes politiques, de fuir les influences culturelles et sociales pour se concentrer sur le message biblique. Celui-ci ne se présente pas à des élections, mais il reste d'actualité. Et il est révolutionnaire.
